(suite du texte précédent où il était d'ailleurs écrit "à suivre" comme quoi...)
("Fin", et ensuite "Obscurité", je le précise)
Au bout de la chute, l'eau, et tout au fond de l'eau, la chute continuait. A demi-inconscient, je continuais à couler comme une pierre dans cette eau qui se refroidissait et s'assombrissait de seconde en seconde. La seule source de lumière provenait d'en-haut, du vague halo qui pâlissait tandis que toujours plus d'eau me séparait de la surface, quelquefois ombragé par un banc de poissons qui semblait aussi lointain qu'un vol d'oies sauvages à l'automne.
"L'océan est le ciel des poissons..."
Mais les poissons, tout comme ce soleil si lointain, finirent bientôt par disparaître. Cela faisait longtemps que j'avais cessé d'essayer de retenir ma respiration. Je laissais l'eau salée et amère pénétrer dans mes poumons qui de toute façon ne réagissaient plus, tout comme le reste de mon corps devenu inerte. A présent, je voulais seulement attendre d'avoir touché le fond avant de fermer les yeux.
Mais le fond ne venait pas, et dans l'obscurité, je continuais à m'enfoncer. Je ne ressentait plus le froid glacial de l'eau autour de moi, et je ne sentais même plus le goût nauséeux de l'eau de mer. Mais malgré l'obscurité je persistais à garder les yeux grands ouverts, comme je l'avais toujours fait. Il y a des habitudes comme ça qui ne se perdent pas.
Mais l'obscurité est un lieu assez peu divertissant. En fait j'aurais même dit que l'environnement était un peu inquiètant. A travers l'eau boueuse, des bêtes bizarres et faiblement lumineuses éclairaient quelques centimètres-cubes d'eau sur leur passage, révélant d'étranges algues en suspension dans toute cette eau qui continuait de m'engloutir.
Peti à petit, une angoisse sourde commença à m'étreindre, et même sans air, mon cerveau engourdi se remit soudain à fonctionner à toute allure.
Sans pouvoir bouger, je voyais les épines et les excroissances des animaux sous-marins frôler les joues ou mes jambes, et les objets qu'ils dévoilaient se mettaient à ressembler à des morceaux de viande décomposée. Bien malgré moi je me suis mis à imaginer toutes les horreurs qui pouvaient se tapir dans cet univers obscur où aucune lumière n'avait jamais percé. Je voyais mes pires cauchemars se matérialiser autour de moi. Finalement j'ai fini par fermer les yeux, comme si mes paupières avaient constitué des barrières suffisantes contre la peur panique qui s'insinuait en moi.
En fermant les yeux, je suis revenu des années, des dizaines d'années en arrière.
Moi, quatre ans, au chaud dans mon lit. La pluie tombe à l'extérieur et un tonnerre lointain fait régulièrement entendre son roulement sourd. Papa et Maman ont laissé la lumière allumée dans le couloir, lumière largement suffisante pour me rassurer et tenir à distance la menace de l'orage. Tout à coup, à des kilomètres de là, au coeur de la tempête, le vent projette violemment à terre des lignes éléctriques à haute tension.
La lumière s'est éteinte. Soudain, le son remplace la lumière. Le tonnerre devient grognement de bête sauvage et les gouttes de pluie cognant contre les volets des griffes acérées tentant d'ouvrir la fenêtre. Déjà les draps se resserrent autour de moi et tentent de m'étouffer. J'ai beau me débattre, l'étreinte se resserre toujours plus. Je referme les yeux.
Moi, huit ans, la même chambre. Je garde les yeux fixés sur la veilleuse, sur ma table de chevet. La lueur chaude, douce, souriante, gardait à distance les ténèbres dans lesquelles les objets familiers prenaient des airs de membres entrecroisés, de griffes avides, de crocs acérés. Mais tout à coup la porte s'ouvre à la volée, laissant apparaître mon père, grognant, racontant qu'un grand garçon ne dort plus avec une veilleuse, que ce sont les bébés qui ont peur du noir, et qui débranche et emporte la lampe posée sur la table de chevet avant de refermer la porte, me plongeant dans l'obscurité. Alors que je sens déjà le monstre caché sous le lit remuer ses articulations engourdies et que des grattements sinistres se font entendre contre la porte du placard, je commence à pleurer des larmes d'angoisse, recroquevillé dans le noir.
Moi, douze ans, la même chambre mais un lit plus grand. Je dors, mais pas du sommeil des innocents. Plutôt un sommeil du genre agité. Je suis perdu au milieu d'un cauchemar, poursuivi par des bêtes sauvages au milieu d'une forêt obscure. Je me réveille dans un cri. Mais me crois toujours dans mon rêve. Tout à l'heure en train de courir, je m'imagine maintenant avoir trébuché et m'être étalé sur le sol mousseux de la forêt. Malgré les formes rassurantes de quelques objets familiers apparaissant à la lueur de la Lune, je retiens ma respiration, attendant que déboule dans la chambre le loup gigantesque dont j'étais la proie. Trempé de sueur, je referme les yeux.
Lorsque je les ouvre à nouveau, je suis à nouveau dans l'océan. Mais ce n'est pas le même que tout à l'heure. Ici plus de poissons fluorescents ni de méduses lumineuses. Ici, c'est l'obscurité totale. Je comprends soudain que cette obscrité n'a jamais rien eu d'inquiétant. En fait, l'obscurité n'est que l'abscence d'information visuelle. Abscence que notre esprit refuse. Nous fondons notre perception de notre environnement à environ 80% sur la vue. Et quand cet environnement refuse de se laisser percevoir, l'esprit imagine, extravague. Un danger inconnu, voire même potentiel, est toujours bien plus angoissant qu'un danger immédiat, et de là où je suis je peux vous dire que les réalisateurs de film d'horreurs, ainsi que les médias, l'ont très bien compris.
Car finalement, ce qui nous angoisse le plus n'est pas extérieur à nous-même, mais à l'intérieur. Un Mur sert à empêcher d'entrer, mais aussi à empêcher de sortir, à entraver une peur aussi ancienne que nous-mêmes. Le Labyrinthe pour enfermer le Minotaure.
Mais alors que je pensais tout cela, ma descente continuait. L'obscurité se fit moins épaisse. Une sorte de lueur violette, puis d'un rouge sombre se répandit autour de moi. L'eau se réchauffa, jusqu'à devenir confortablement tiède. Finalement, je sentis quelque chose du bout des doigts tandis que l'eau s'éclaircissait de plus en plus autour de moi.
Une paroi, une paroi qui se refermait sur moi! La tâtant de mes mains et de mes pieds engourdis, j'ai immédiatement tenté de me sortir de ce piège, sans succès. Cette espèce de membrane se refermait sur moi, me comprimait, tant que bientôt j'eus l'impression d'être écrasé sous la pression. Après cette pression il y eut des secousses. Quelque chose continuait à me presser, à me compresser et à me secouer au point que je crus exploser.
Soudain, la lumière.Une lumière cruelle, glacée. J'essaie de me retourner, d'éviter cette lumière et ce froid qui commence à s'insinuer en moi, de garder un peu de chaleur près de moi. Mais la membrane continue à se resserrer, à me pousser dehors, vers l'air libre, glacial, bruyant, malodorant, aggressif. La tête la première, je me retrouve éjecté comme on crache un noyau de cerise. Une voix tonitruante retentit, tonnant des mots que je ne comprends pas tant ma solitude a été longue. Mais un observateur extérieur aurait pu distinguer:
"Ca y est, je vois la tête!"
(à suivre)